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dimanche 23 janvier 2022

Tragédie de banlieue Ouest

 

D’ici à ce qu’on placarde « Mouroir » sur ma porte d’appartement, il n’y a qu’un pas. Au onzième étage. C’est ici que je dors. Mon épitaphe précédée d’un numéro. Rien ne décrit mieux ma traversée du sommeil que les entrailles de ce F3 qui culmine au dernier étage du dernier immeuble avant la forêt. Le numéro 60. Fermez les yeux l’espace d’un instant, imaginez que la civilisation s’arrête après, qu’il a toujours été la proue imaginaire d’un navire composé de ces 60 blocs uniformes. J’ai cru que ça m’aiderait quand le chômage est arrivé de me savoir tout en haut, retranché sur mes cimes, un cachot suspendu avec vue imprenable sur la forêt de Meudon. J’en ai alors gaspillé du temps à narguer cet océan de verdure arc-bouté sur la ligne d’horizon à perdre en lucidité ce que je gagnais en cholestérol. En de pareilles extrémités, il faut savoir s’extraire de soi-même, il faut pouvoir se regarder dans la glace ou dans le fonds des yeux, depuis le ciel ou un coin de plafond, pour y ausculter, y détailler le néo cinquantenaire éparpillé dans les canalisations de fin de vie en attente du traitement de choc quelque part entre la fosse entartrée et la cuvette bouchée. Prendre conscience qu’un truc est mort en vous est souvent la meilleure chose qui vous arrivera parce que l'enfer quand on ne se voit plus dépérir c’est soi-même. Les autres n’y sont pour rien. Depuis quelques secondes, le téléphone s’excite mais je ne répondrai pas ! Chaque nouvelle sonnerie en prenant son envol fait siens les accents graves d’une tragédie de banlieue ouest dont l’épilogue approche inexorablement. D’interminables râles Vélizyens se répercutant de mur en mur par vagues successives tout au long des 120 mètres carrés, jusqu’à la deuxième salle de bains, tout au fond de l’appartement, l’encombrante attraction, sorte de fête foraine envahie par les herbes folles, qui ne sert plus à rien ni personne depuis que les enfants devenus grands et leur mère ont fichu le camp. Les uns puis les autres. Bon débarras. Allez tous au diable. A mo tour de projeter des lambeaux hors de ma bouche, des phrases assassines, des questions sans réponses puis des réponses qui n’ont de sens que pour moi, j’y mêle aussi les accords déchirants de « Faites monter » qui recouvre et ma voix et celle du téléphone, pour enfin procéder comme dans les cales du navire en perdition. Fermer une à une les écoutilles après chaque nouvelle goulée de Suze, de Pastis pour éviter que l’éventuelle avarie n’enraye le processus en marche. Par la fenêtre que je viens d’ouvrir, jamais banlieue, ni son calme ni même sa géométrie glaçante ne m’ont autant rappelé les allées d’un cimetière. C’est alors que me voyant pendu à l’un des arbres nus qui bordent la saignée principale, je me sens comme libéré d’un poids et je ne m‘en penche que davantage jusqu’à m’asseoir sur le rebord comme sur une balançoire immobile. Je ferme les yeux. Je suis la grand-voile d’un navire à quai offert aux quatre vents de la ville qui exhale de ses entrailles un souffle indocile. Des effluves qui m’enveloppent en caressant mes jambes décharnées au-dessus d’un néant indicible et noir comme le fonds de l’océan. Je suis l’invertébré sur le point de sombrer, de me soumettre à des profondeurs que je ne peux encore qu’imaginer. Au soleil translucide je vais faire allégeance. J’affûte l’oraison, j’aiguise l’épitaphe comme une pierre à fusil, comme l’extrême soif. La lente intrusion de la lumière du jour pareille au vol paresseux du charmant vautour, seule, saura rendre son lustre d’antan à cette parade flétrie de vieux charlatan. Voilà qu’enfin le chant du coq résonne quelque part au-devant. S’élevant par-delà les cimes du lointain, par-delà les cheminées exhalant les premières odeurs du pain grillé, du café serré, les relents appétissants de la veillée, un passereau file dans le ciel déjà rougeâtre. S'élèvent des bois en pleine métamorphose traînées olfactives de semences printanières qui me sont toute chose. Je m'en vais mordre le soleil au cœur. Le regarder se soumettre. Lui déchiqueter la flamme de tout mon être. A l’effroyable boule de feu résister de mes plaies ouvertes, de mes chairs disloquées. Que l’astre me traverse et je serai là. Révélé par ce spectacle inouï d’éternité dont la beauté de l’instant fera tout oublier. Un gros type déjà mort tombant comme une châtaigne au lever du jour depuis le sommet du numéro 60, ça t’aura une de ces gueules.

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