Rien de ce qui précède ou suit est absent à la réalité. Tout concorde, tout se lie, tout est là. Le chat de Shrodinger nous l'a prouvé, chaque être est un cantique, chaque individu est là sans être là, est là mais n'est plus là. Chaque vie est tout en ayant été.
Le cinéma peut tout aussi bien emporter vos âmes dans ses salles obscures. Il est vos rêves, il est l'oeil du destin sur une image dont 25 font chaque seconde. Le regard sur l'écran, c'est l'attention portée sur le mot.
La fabrique auto-immune à souvenirs consiste ainsi à creuser en soi pour mieux s'extraire, se raffiner. Consiste à affiner son trait jusqu'à disparaître pour mieux réenchanter les contours du monde.
Ireki Begiak. Ouvre les yeux, tends l’oreille. Silence
absolu. Pas l’ombre d’un murmure. Une foule immense s’écarte sur ton passage et
ne dit mot… Un million de personnes consent à ne faire qu’un pour se faire
l’écho de ta respiration, pour mieux rendre audible ton pas léger sur le pavé
du petit Bayonne. Baisse le regard à présent, tout part de ta taille encore
menue, observe la Cinta… Qui s’est liée
d’amitié, a noué son destin à celui de milliers d’autres Cintas. Les unes solidement attachées aux autres. Chacune arrimée à
la suivante. Impossible d’en voir le bout. Mais tu en es le point de départ, cordée vers l'invisible, et tu veux savoir, tu te laisses porter. Les bouches restent cousues partout autour. Tu avances. Tu suis le cordon, frayes
la multitude silencieuse et tes souvenirs affleurent déjà. Ton cinéma
intérieur.
Des vachettes à la force Basque, rites de passage dont on
sort élu par la force ou par la ruse. Du Corço lumineux au Toro de fuego qui
entretiennent l’émerveillement et la magie de ce que fut ton enfance. Les
retentissements au lointain de l’Irrintzina, des Txalapartas. Un langage à
longue portée. Plus près, les sons provoqués par la vibration de vieux
planchers, la friction des peaux brûlantes, le contact sec et lourd du sabot avec
la faïence. Des appels du pied. Des prouesses aériennes aussi. Mutxikos, du pas
linéaire au zig zag, à la faveur du txotx de trop. L’on devenait rouge et
blanc. L’on se gonflait d’air et l’on chantait.
Te voilà arrivée place du théâtre et son odeur de Talo. Tu devines
la présence du Roi Léon non loin. Tu imagines le tintement des
clés du trousseau de la ville. L’ogre bienveillant sommeille encore. Mais
l’ouverture est proche. Le silence se fissure lentement. Et ça y est, tu le vois. A l’autre bout de la Cinta de tous les records, c’est bien lui.
On n’oublie jamais son premier amour. Chaque fête ne fut qu’une répétition,
qu’une parade nuptiale avant la grande première. Depuis toujours, vous avez
fait « comme si ». Bien sûr vous avez vieilli. Mais chaque nouvelle
année, le temps des cerises peut recommencer. D’itxassou à Bayonne. Toi, Lui, Ama,
Aïta. Maïte. En un mot, l’amour. Et de la foule interdite s’élève enfin le
bruit d’abord sourd, indistinct puis omniprésent de deux cœurs. Ils battent, ils battent, ils battent, jusqu'à
l’unisson.